Les pratiques doubles
I  Projets programmés  I
J. W. Goethe, planche I du Traité des couleurs (1810)

Fréquentes et parfois éminentes, les pratiques doubles caractérisent la production polymorphe de certains écrivains ou plasticiens s’aventurant qui vers les arts de l’espace qui vers les arts du langage, surtout depuis le romantisme. De mémoire bien plus récente, la bande dessinée d’auteurs offre aux moyens d’expression de nouvelles possibilités de croisement particulièrement fécondes. Aussi distingue-t-on ici deux orientations majeures :

     1. Ecrivains artistes et
         artistes écrivains

     2. La bande dessinée d’auteurs

On s’attache, dans ce cadre, à étudier le basculement temporaire ou définitif de certains écrivains vers les arts visuels comme de certains artistes vers la littérature, depuis le romantisme. C’est en effet à partir du XVIIIe siècle finissant que le désir d’une transgression des frontières entre les activités créatrices est allé croissant, suivant des modalités qui ont renouvelé à des degrés divers, selon l’intensité du dédoublement expressif, la figure renaissante de l’artiste total sur des bases bien différentes : pour l’essentiel déclin de la mimèsis, théorie des correspondances, expression du moi, exploration de l’imagination et de l’inconscient. L’évolution de la peinture moderne semble avoir favorisé le développement et la reconnaissance de ce phénomène au XXe siècle. Avec l’effondrement de la hiérarchie des techniques et des genres, avec la crise de la figuration et la tentation de l’abstraction, la pratique artistique a pu apparaître moins contraignante et moins intimidante à certains écrivains qui se sont risqués à créer des œuvres iconiques, admises comme telles par la critique et le public. L’apparition de nouveaux médias comme la photographie ou le cinéma, sans traditions constituées, a souvent suscité des vocations à l’image fixe ou mobile de la part des écrivains. Certains artistes ont pu, quant à eux, ressentir le besoin, en partie satisfait par l’écriture, d’un retour à la représentation et au sens partageable, ou se sont appliqués à interroger l’écriture dans sa dimension visuelle, à la faveur de sa transposition purement graphique ou picturale. Bien des œuvres et des installations d’artistes contemporains interrogent les possibilités de l’expression plastique à travers le langage qui participe activement des dispositifs mis en place. Dans tous les cas, ce sont les critères définitoires de l’écrivain et de l’artiste qui devront être repensés.

Pour ce qui est de la bande dessinée, il s’agira, grâce au regroupement de spécialistes et de créateurs qui travaillent en Europe, au Japon et en Amérique, de proposer de nouveaux outils d’analyse d’un moyen d’expression en pleine expansion, notamment en posant un certain nombre de questions formelles qui permettront de rendre compte des spécificités d’un mode d’expression a priori hybride et d’en comprendre les évolutions. L’objectif essentiel sera de rédiger un livre collectif et/ou un cours en ligne sur le site du Centre qui permette à des chercheurs et à des enseignants venus d’horizons divers de trouver des outils d’analyse qui leur servent à penser en même temps écriture et image. Des rencontres régulières autour de tel ou tel aspect de la BD seront par ailleurs organisées pour donner une visibilité au projet et favoriser le partage des savoirs.
On privilégiera par ailleurs dans une approche comparée France/Espagne/Japon deux aspects importants de la BD contemporaine :

  1. A. le basculement temporaire ou définitif de la bande dessinée vers un autre moyen d’expression.

  2. Certaines œuvres méritent d’être étudiées dans le cadre du PPF et de l’orientation donnée dans le pôle II, les pratiques doubles. Le trans-esthétisme et la transgression des frontières artistiques étudiés selon un mouvement qui va de la bande dessinée vers un autre art renverse le point de vue actuel qui consiste à étudier l’influence de la bande dessinée dans le Pop’art par exemple ou l’influence des arts plastiques dans la bande dessinée. Qu’advient-il de la signature esthétique de l’auteur de bande dessinée, signature façonnée par un savoir-faire propre au média ? Quelles raisons poussent un artiste à basculer d’un art à un autre : très schématiquement des raisons de fond ou de forme ? Quelle expérience engrangée, quel savoir et pratique artistiques propre au média BD délaissent ou au contraire conservent les auteurs de bande dessinée qui s’adonne à un autre art  ?....

  1. B. Autobio-graphisme et bande dessinée dans la perspective
    des pratiques doubles

  2. La bande dessinée est parfois appréciée ou décriée parce qu’elle est un art de l’entre-deux, un art que l’on a souvent qualifié d’hybride ou de mixte parce qu’il se retrouvait en une intersection – parfois inconfortable mais potentiellement riche d’un point de vue créatif – entre littérature et art visuel. La pratique double est intrinsèque à cet art. Même s’il y a souvent un mouvement préalable de l’écriture vers la représentation ou de la représentation vers l’écriture dans la démarche de l’artiste ou de l’écrivain en herbe qui aborde la bande dessinée, la pratique double est en fin de compte une seconde nature chez un créateur de bande dessinée -qui déclare parfois écrire comme il dessine et  dessiner comme il écrit ou qui parle d’écriture en incluant dans ce terme tout à la fois la pratique du dessin, de la peinture et de l’écriture d’un texte.

  3. L’émergence d’une bande dessinée d’auteur est due au fait que l’on attribue – eu égard aux œuvres  produites par de nouvelles générations de créateurs – une valeur culturelle et esthétique à un certain nombre de réalisations en bande dessinée. La forte présence d’une pratique autobiographique dans le paysage actuel est significative de cette tendance.

  4. Dans les années 80, Philippe Lejeune constatait que l’autobiographie n’était plus seulement une écriture de bilan de vie mais une forme de recherche permanente d’exploration de soi et de son art. Significativement, l’évolution de la pratique écrite s’accompagnait de l’apparition d’une volonté d’expression autobiographique  dans des arts a priori peu susceptibles au départ d'accueillir l'autobiographie comme le théâtre ou la bande dessinée.

  5. Ne serait-ce pas par le biais de l’autobio-graphisme du récit de soi ou du journal intime que l’auteur de bande dessinée affirmerait son unicité et l’authenticité de sa voix auctoriale pourtant double puisqu’il écrit et dessine ?

  6. L’autobio-graphisme en bande dessinée ne serait-il pas la manifestation d’une quête du sujet créateur tourné vers son désir de faire œuvre, d’explorer les potentialités du moyen d’expression et de se distancier, voire de remettre en question, le canon établi et le récit standard et anonyme ?

  7. Les modalités de l'insertion de l'expérience autobiographique dans le média spécifique de la bande dessinée reconduisent à la question du je énonciateur, des modalités de l'autoreprésentation graphique, la question du pacte autobiographique, la place du paratexte dans le dispositif global.

  8. En retour on peut se demander ce qu'apporte l'exploration par la bande dessinée de la démarche autobiographique.

 

Alfred de Musset, Le Mariage de Pauline Garcia avec Louis Viardot (suite de 17 dessins à la mine de plomb, coll. particulière). Légendes du folio 11 : « M. V. [Viardot] apprend que l’éloquence d’Indiana [George Sand] a renoué son mariage. » ; « M. B. [Jean-Auguste Barre] redécroche sa statuette. » ; « M. A. de M. [Alfred de Musset] rerefuse tous les remèdes. Beau mouvement oratoire de monsieur son frère pour le détourner de sa funeste résolution. »

 

 

Projets programmés

  • Organisations de séminaires annuels à l’université Paris Diderot avec des spécialistes et des créateurs concernant le passage d’un art à un autre, à compter de 2010 (responsables : Isabelle Chol et Serge Linares).

  • La rédaction collective d’un ouvrage pédagogique pour aider à l’étude de la BD d’auteur (2009-2010).

  • Un colloque organisé par l’Université de Toulouse-Le Mirail en 2010, intitulé : « Quel avenir pour la bande dessinée d’auteur ? » (responsables : Jacques Dürrenmatt, Viviane Alary).

 

 

 


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 CEEI – CENTRE D'ÉTUDE DE L'ÉCRITURE ET DE L'IMAGE  I  UNIVERSITÉ PARIS DIDEROT - PARIS 7